La trêve hivernale, souvent perçue comme un rempart infranchissable contre les expulsions locatives, protège chaque année des milliers de ménages durant les mois les plus froids. S’étendant du 1er novembre au 31 mars, cette période de répit suspend l’exécution des décisions de justice ordonnant l’expulsion d’un locataire. Pourtant, cette protection n’est pas absolue. Contrairement à une idée répandue, certains comportements graves et des situations juridiques spécifiques peuvent bel et bien mener à une expulsion, même au cœur de l’hiver. Comprendre ces exceptions est essentiel pour les locataires comme pour les propriétaires afin de naviguer dans un cadre légal complexe où la protection sociale cohabite avec l’impératif de respect du droit de propriété et de la sécurité de tous.
Comprendre la trêve hivernale et ses implications
Définition et calendrier de la trêve
La trêve hivernale est une disposition légale française qui interdit toute expulsion d’un locataire de son logement principal durant une période définie. Pour la saison à venir, elle s’étalera du 1er novembre 2025 au 31 mars 2026 inclus. Son objectif premier est d’ordre social : il s’agit d’éviter que des personnes ou des familles se retrouvent sans abri pendant la période la plus rigoureuse de l’année. Cette mesure s’applique même si le propriétaire a obtenu un jugement d’expulsion en sa faveur. La procédure judiciaire peut continuer, mais son exécution, c’est-à-dire l’expulsion physique des lieux, est gelée jusqu’au printemps.
Le principe de suspension des expulsions
Le mécanisme est simple : dès le 1er novembre, les commissaires de justice (anciennement huissiers de justice) ne peuvent plus procéder à des expulsions forcées. Si un locataire a reçu un « commandement de quitter les lieux », l’échéance de ce dernier est reportée à la fin de la trêve. Notre conseil, noter que cette suspension ne concerne que l’expulsion elle-même. Le locataire reste redevable de ses dettes de loyer et le propriétaire peut engager toutes les démarches judiciaires pour obtenir un jugement et le recouvrement des sommes dues pendant cette période.
Les exceptions légales à la règle
La loi a prévu des situations où la protection de la trêve hivernale ne s’applique pas. Ces exceptions sont strictement encadrées et visent des cas de figure particuliers où la poursuite de l’occupation du logement présente un danger ou résulte d’une situation illégale manifeste. Voici les principaux cas :
- Les occupants sans droit ni titre, communément appelés squatteurs, entrés dans les lieux par voie de fait (effraction, par exemple).
- Les personnes bénéficiant d’un relogement correspondant à leurs besoins familiaux et à leurs capacités financières.
- Les locaux faisant l’objet d’un arrêté de péril ou d’insalubrité, lorsque la sécurité des occupants est menacée.
- L’expulsion du conjoint violent du domicile conjugal ordonnée par le juge aux affaires familiales dans le cadre d’une procédure de divorce ou de mesures de protection.
Il est donc clair que le cadre de la trêve, bien que protecteur, n’est pas un blanc-seing. La compréhension des droits et des devoirs de chaque partie reste la pierre angulaire de toute relation locative saine.
Les droits et obligations des locataires et propriétaires
Obligations du locataire
Le locataire est tenu de respecter trois obligations fondamentales, qui ne sont en aucun cas suspendues pendant la trêve hivernale. La première est le paiement du loyer et des charges aux termes convenus. La seconde est l’usage paisible du logement, ce qui implique de ne pas causer de nuisances au voisinage. Enfin, il doit assurer l’entretien courant du bien et répondre des dégradations qui pourraient survenir de son fait. Le non-respect de ces obligations, même pendant la trêve, peut justifier l’engagement d’une procédure judiciaire.
Obligations du propriétaire
Le propriétaire, quant à lui, a l’obligation de fournir un logement décent, ne présentant aucun risque pour la sécurité ou la santé du locataire. Il doit également assurer au locataire une jouissance paisible du logement et effectuer toutes les réparations importantes qui ne relèvent pas de l’entretien locatif. Fournir gratuitement une quittance de loyer sur simple demande du locataire fait aussi partie de ses devoirs. Ces obligations sont le pendant des devoirs du locataire et forment la base du contrat de location.
Tableau récapitulatif des droits et obligations
Pour mieux visualiser l’équilibre de la relation locative, voici un tableau synthétique des principaux droits et devoirs de chaque partie.
| Partie | Principales obligations | Principaux droits |
|---|---|---|
| Locataire | Payer le loyer et les charges, user paisiblement du bien, assurer l’entretien courant. | Disposer d’un logement décent, jouir paisiblement des lieux, recevoir une quittance. |
| Propriétaire | Délivrer un logement décent, garantir une jouissance paisible, effectuer les grosses réparations. | Percevoir le loyer, récupérer son bien en bon état, demander un dépôt de garantie. |
La violation de ces engagements réciproques peut entraîner des tensions. Certains agissements particulièrement graves peuvent même remettre en cause la protection offerte par la trêve hivernale.
Les comportements pouvant mener à une expulsion pendant la trêve hivernale
La mise en danger de l’immeuble ou de ses occupants
C’est sans doute le motif le plus sérieux et le moins connu pouvant justifier une expulsion en pleine trêve hivernale. Si un locataire, par son comportement, met en péril la sécurité de l’immeuble ou de ses voisins, un juge peut autoriser son expulsion immédiate. Il peut s’agir d’actes de violence, de trafic de stupéfiants, de dégradations volontaires graves (destruction de parties communes, par exemple) ou de la création d’un risque d’incendie. La décision revient au juge, qui appréciera la gravité des faits au cas par cas. La preuve de ces agissements doit être solidement établie par le propriétaire.
Les squatteurs : une exclusion systématique
Comme mentionné précédemment, les personnes entrées illégalement dans un logement ne sont pas considérées comme des locataires et ne bénéficient d’aucune protection de la trêve hivernale. La loi a d’ailleurs renforcé les dispositifs d’expulsion rapide des squatteurs. Un propriétaire qui découvre son logement, qu’il s’agisse de sa résidence principale ou secondaire, occupé illégalement peut engager une procédure accélérée. Après constatation par un officier de police judiciaire, le préfet peut mettre en demeure les occupants de quitter les lieux sans délai, sans attendre une décision de justice.
Le cas des violences familiales
La protection du domicile ne doit pas se transformer en un piège pour les victimes de violences. Dans le cadre de violences au sein du couple, qu’il soit marié, pacsé ou en concubinage, le juge aux affaires familiales peut prendre une ordonnance de protection. Cette mesure peut inclure l’éviction du conjoint violent du domicile familial. Dans ce contexte précis, la trêve hivernale ne s’applique pas et l’expulsion peut être exécutée à tout moment pour assurer la sécurité de la victime et des enfants.
Ces situations exceptionnelles montrent que le droit cherche un équilibre entre protection des plus faibles et sanction des comportements inacceptables. L’expulsion reste cependant une mesure ultime, encadrée par une procédure stricte.
La procédure d’expulsion : quand et comment peut-elle être engagée ?
L’indispensable décision de justice
Il est crucial de le rappeler : un propriétaire ne peut jamais se faire justice lui-même. Expulser un locataire sans décision de justice est un délit pénal passible de trois ans de prison et 30 000 euros d’amende. Quelle que soit la faute du locataire, la première étape est toujours de saisir le tribunal. Le juge est le seul à pouvoir prononcer la résiliation du bail et l’expulsion. Même dans les cas d’exception à la trêve hivernale, c’est une décision judiciaire qui autorise l’expulsion.
Le rôle du commissaire de justice
Une fois le jugement obtenu, son exécution est confiée à un commissaire de justice. C’est lui qui délivre au locataire un « commandement de quitter les lieux ». Ce document lui laisse un délai de deux mois pour partir volontairement. Ce n’est qu’à l’issue de ce délai, et si le locataire est toujours présent, que le commissaire de justice pourra procéder à l’expulsion forcée, si nécessaire avec le concours de la force publique. Durant la trêve hivernale, ce processus est suspendu, sauf autorisation expresse du juge.
Les délais à respecter
La procédure d’expulsion est longue. Entre le premier impayé et l’expulsion effective, il peut s’écouler de nombreux mois, voire plus d’un an. Les différentes étapes (commandement de payer, assignation au tribunal, jugement, commandement de quitter les lieux) sont soumises à des délais légaux incompressibles. Cette lenteur vise à permettre au locataire de trouver des solutions, mais elle peut être difficile à vivre pour le propriétaire. Anticiper et prévenir les conflits est donc la meilleure approche pour tous.
Astuces pour éviter les conflits locatifs en période de trêve
La communication : clé de la prévention
Le dialogue est le premier outil pour désamorcer un conflit. Un locataire rencontrant des difficultés financières passagères a tout intérêt à en informer son propriétaire au plus tôt. Ensemble, ils peuvent tenter de trouver une solution amiable, comme un échéancier de paiement. De son côté, un propriétaire confronté à des nuisances doit d’abord chercher à en discuter avec son locataire avant d’engager des démarches plus lourdes. Une communication franche et respectueuse peut éviter que la situation ne s’envenime.
La médiation et la conciliation
Lorsque le dialogue direct est rompu, des tiers peuvent aider à rétablir la communication. Faire appel à un conciliateur de justice est une démarche gratuite et efficace. Ce dernier, un auxiliaire de justice bénévole, peut aider les deux parties à trouver un accord pour mettre fin à leur litige. Des associations de médiation peuvent également jouer ce rôle. Ces solutions alternatives sont souvent plus rapides et moins coûteuses qu’une procédure judiciaire.
Au cœur de nombreux litiges se trouve la question financière, qui nécessite une gestion particulièrement attentive de part et d’autre.
Gérer les impayés de loyer : conseils pour locataires et propriétaires
Conseils pour le locataire en difficulté
Face à une difficulté de paiement, il ne faut surtout pas faire l’autruche. La première chose à faire est de contacter son propriétaire pour expliquer la situation. Ensuite, plusieurs aides peuvent être sollicitées :
- Le Fonds de Solidarité pour le Logement (FSL), qui peut accorder des aides financières pour régler les dettes de loyer.
- Les services sociaux du département ou de la commune, qui peuvent orienter et accompagner dans les démarches.
- Action Logement, qui propose des dispositifs d’aide pour les salariés du secteur privé.
Anticiper et agir vite permet souvent d’éviter que la dette ne s’accumule et que la situation ne devienne inextricable.
Conseils pour le propriétaire face aux impayés
Pour le propriétaire, la réactivité est également essentielle. Dès le premier impayé, une relance amiable est recommandée. Si celle-ci reste sans effet, il faut rapidement passer à une mise en demeure par lettre recommandée. Si le locataire a un garant, il faut l’informer de la situation. Pour les propriétaires qui ont souscrit une Garantie Loyer Impayé (GLI), il est impératif de déclarer le sinistre dans les délais prévus au contrat. Engager rapidement les démarches via un commissaire de justice (commandement de payer) est souvent nécessaire pour préserver ses droits et inciter le locataire à trouver une solution.
La trêve hivernale constitue une protection sociale fondamentale, mais elle ne dispense aucune des parties de ses obligations. Si elle met en pause les expulsions pour impayés, elle ne protège pas contre les conséquences de comportements dangereux ou d’actes illégaux. Le dialogue et la connaissance des droits et devoirs respectifs demeurent les meilleurs garants d’une relation locative apaisée. La loi offre un cadre pour résoudre les conflits, mais l’anticipation et la communication sont les voies les plus sûres pour éviter d’avoir à l’utiliser.









